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Kmar Bendana, est professeure d’histoire contemporaine à l’Université de La Manouba (Tunisie) et chercheure associée à l’Institut de Recherche sur le Maghreb Contemporain depuis 1993 (Tunis). Elle a publié Chronique d’une transition (Tunis, Editions Script, 2012) et Histoire et culture dans la Tunisie contemporaine, Textes 2002-2012 (ISHTC/ La Manouba, 2015).

Football et politique, l’histoire en marche


 
 
La victoire de l’équipe algérienne à la dernière Coupe d’Afrique des Nations 2019 et les manifestations populaires enthousiastes qu’elle a provoquées aussi bien en Algérie que dans le reste du Maghreb et au-delà, ont amené l’historienne tunisienne Kmar Bendana à formuler quelques réflexions sur l’évolution historique du football et sa portée actuelle.

Le football porteur de causes

Même pour les non connaisseurs du sport et du football, le match de la finale de la CAN 2019 suinte de considérations politiques qui donnent à l’événement une intensité symbolique particulière. La charge ultra-politique a certainement été perçue avec une gravité indicible par les joueurs, le staff de l’organisation comme dans le monde politique algérien, toutes catégories confondues, en dehors ou en plus de l’enthousiasme ordinaire de l’ensemble des Algériens et des Algériennes, à l’intérieur et à l’extérieur des frontières ainsi que des supporteurs de partout.  

La capacité mobilisatrice du football ne fait qu’augmenter depuis son invention à la fin du XIXe siècle et sa codification en 1904. Depuis les années 1920, ce jeu codifié en sport a pu exprimer et épouser des combats comme celui de l’apartheid ou des causes nationales : on pense notamment à la fondation de l’Espérance sportive de Tunis (1919) et du Club africain (1920), concomitants à la naissance du parti du Destour. Ces clubs et la sociabilité qu’ils ont suscitée[i] ont contribué à faire du football le sport le plus populaire avec une exclusivité masculine qui commence à se fendiller vers les années 1960. Le paysage sportif amateur et professionnel intègre progressivement un football féminin qui se fait de plus en plus visible, illustrant le rôle social et politique que continue à jouer le ballon rond.

Au Maghreb comme ailleurs, le football traverse les frontières de classe et reflète des épisodes divers de la mémoire collective. Nul doute que la finale du 19 juillet 2019 s’inscrive dans l’histoire en train de se faire. Elle a lieu en pleine effervescence politique algérienne. Le hirak déclenché depuis plus de 22 semaines connaît, malgré l’admiration qu’il suscite, une faiblesse de relais et d’explication. La situation politique est en effet âpre et inédite et le système médiatique algérien peine à transmettre les nuances et détails d’une lutte hautement risquée qu’Algériens et Algériennes mènent pour sortir des griffes d’un pouvoir militaire se cachant derrière des figures politiques choisies par lui.

Accueil de l’équipe dans les rues d’Alger

L’audience internationale du match du Caire vient renforcer une visibilité que de multiples canaux, passant par les réseaux sociaux, entretiennent avec persévérance et imagination afin de transmettre des images, des symboles, des slogans, des revendications et des analyses du processus révolutionnaire en cours. Il faut ajouter à la méga-exposition médiatique de la compétition la charge symbolique apportée à la conception de la nationalité posée dans de nouveaux termes.

Être footballeur·se internationale

Le football a connu, comme d’autres phénomènes, une mondialisation et une marchandisation des compétences (joueurs, arbitres, dirigeants gestionnaires de clubs, entraîneurs, journalistes…) entraînant une mobilité de talents et de services. Le règne médiatique et le sport spectacle font que le regard du public se cristallise surtout sur la circulation des joueurs, tantôt traités comme des stars, tantôt diabolisés pour leur enrôlement dans les équipes représentant d’autres pays que celui de leur naissance. L’enrichissement qui en découle n’est pas étranger au ressentiment de ceux qui restent prisonniers des possibilités locales et vient s’ajouter à l’accusation de traîtrise qui pèse sur l’accès à toute autre nationalité. Xénophobie et héritage colonial, font de la figure du harki et du m’touren (souvent dit m’tourni) un élément négatif dans les relations sociales, familiales et communautaires. Le Code algérien de la nationalité de 2005 ou, dans une moindre mesure, la Constitution tunisienne de 2014 gravent dans les textes l’ostracisme des bi-nationaux, relégués à la condition d’étrangers et exclus de la participation politique pleine et entière. La double appartenance reste difficile à défendre par ceux et celles qui réussissent à l’étranger et le football démontre, une fois de plus, son image populaire à travers une dichotomie parfois mal vécue par les bi-nationaux envers leurs compatriotes, bénéficiaires d’une seule nationalité. La personnalité de Zinedine Zidane a joué un rôle conciliateur dans la France des années 1990/2000 ; la double nationalité de la majorité des joueurs de l’équipe nationale (14 au total) ayant défendu le drapeau algérien promet de faire plus, et du côté algérien, dans le contexte actuel. On peut attendre de cette victoire footballistique qu’elle aide à apaiser un conflit aussi intime que politique porté par des centaines de milliers d’Algériens répartis dans le monde, vibrant avec les changements politiques immenses intervenus dans le pays depuis février 2019. Les héros de l’équipe nationale gagnante de la Coupe d’Afrique parviennent ainsi à troubler l’unicité politique du drapeau algérien et à élargir l’espace d’un sentiment national, au-delà de la seule définition administrativo-juridique, instrumentalisée dans les luttes de pouvoir.  

Confrontation de visibilités

Le pouvoir lui-même est en train de changer de dépositaires comme de formes et de manifestations de légitimité. C’est en fuyant clandestinement leurs clubs et le territoire français que des joueurs basés en France ont appliqué, en 1958, l’internationalisation de la tactique du FLN algérien. Ils transporteront à partir de Tunis, siège du GPRA, l’image de la lutte anti-coloniale du pays et cette construction active de légitimité fera gagner, aux dires de certains dirigeants, des années à la cause de l'indépendance algérienne.

Avant le déclenchement des gigantesques marches pacifiques en février dernier, on a vu et entendu les chants contestataires dans les stades. La casa del Mouradia[ii] est un de ceux-là, devenu emblématique du soulèvement algérien.

Les gradins sont investis comme lieux d’expression politique, les slogans y fusent à l’unisson et les tifo sont des « manifestes » plurilingues et imagés. Le langage politique emprunte d’autres vecteurs et impose de nouveaux mots : hirak, silmiyya, el khamissa, ‘isaba… Le drapeau et les couleurs amazighs sont incrustés dans ce vocabulaire composite, bigarré et plein d’humour.

Alors que l’invention politique du « peuple » trouve une illustration directe à travers l’image des foules en marche et des tribunes sportives, la représentation officielle du pouvoir est brouillée. La présence du président Abdelkader Bensalah au match de la finale se fait discrète. Elle s’avère non « montrable » par les médias officiels, notamment à cause de la bande son qui transmet l’hostilité des rassemblements. Il se contente de rendre visite à l’hôtel aux joueurs avant le match et subit les huées qui égrènent la cérémonie cairote de remise du trophée et la liesse insolente des supporteurs.

Le chef de l'Etat, Abdelkader Bensalah, a décidé samedi de décerner des médailles de l’ordre du mérite national aux membres de la sélection algérienne de football, sacrée championne d'Afrique la veille en finale de la CAN-2019 au Caire.

L’espoir d’une « Algérie insississable »[iii] a marqué un but dans l’Égypte de Sissi comme lors du retour dans un bercail qui ne semble pas laisser la place à une récupération politique de la victoire sportive. L’impopularité de plus en plus visible du pouvoir n’est pas le moindre des indices d’une histoire qui s’écrit à grandes enjambées et qui autorise les Algériens et les Algériennes - tout comme le monde qui les regarde - à croire en des lendemains qui chantent, au sens propre, comme dans les rues et dans les stades, et au sens figuré.

 



[i] Pour la Tunisie, on peut se reporter aux travaux de l'historien Habib Belaïd

[iii] Slogan né en avril, après le départ de Bouteflika

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