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est Maître-assistante à la Faculté des sciences humaines et sociales de Tunis, département de psychologie. Elle a dirigé l’ouvrage collectif intitulé « Le social par le langage : la parole au quotidien » (IRMC-Karthala, 2015)

Vue sur l’atelier de l’anthropologie


 
 
Myriam Achour a lu pour Prologues le livre d’entretiens dans lequel Maurice Godelier évoque sa formation à l’anthropologie, ses observations et expériences de terrain, les outils théoriques qu’il a forgés au fil de ses enquêtes, et les usages de ses travaux dans les débats sociaux et politiques d’aujourd’hui.

A l’origine de ce petit livre, le festival lyonnais « Mode d’emploi : un festival d’idées », conçu comme une passerelle d’échange et de débat autour de diverses problématiques en sciences sociales. Le 23 novembre 2014, Maurice Godelier est invité à y participer, interviewé par le géographe Michel Lussault. En 2016, l’entretien se transforme en ouvrage.

Précédés d’« une lettre à Maurice Godelier », quatre questions/chapitres rythment le livre : « La pratique de l’anthropologie » est le titre du premier chapitre qui répond à la question relative au parcours ayant amené Maurice Godelier vers l’anthropologie ; « Systèmes de parenté et formes de familles » est le deuxième chapitre dont l’idée remet en cause celle selon laquelle la famille et la parenté constituent le fondement des sociétés ; « La mort et la vie au-delà de la mort » répond à la question des croyances au-delà de la mort et le dernier chapitre -le plus menu, avec sa dizaine de pages-, « Du décentrement à l’engagement », répond à une double question : la première porte sur ce que l’anthropologue a appris de l’anthropologie et la seconde sur la forme de son engagement.

M. Godelier retrace un parcours scolaire et universitaire brillant où la sérendipité occupe toutefois une place de choix. En effet, sa trajectoire rappelle à quel point les bonnes rencontres peuvent être décisives. D’une part, son choix de l’anthropologie n’a pas relevé d’une évidence préalable mais s’est affirmé progressivement, après des licences de psychologie, de philosophie et de lettres modernes, prolongées par des études en économie politique. D’autre part, et comme il l’a déjà évoqué ailleurs, faire un terrain auprès des Baruya (en Nouvelle-Guinée) a relevé presque du hasard puisque leur nom ne figurait pas sur la liste initiale des dix tribus auprès desquelles il devait choisir de travailler.

Destiné à un large public, les propos sont présentés avec pédagogie, clarté et profondeur à la fois, permettant ainsi de se faire une idée convenable sur ce qu’est l’anthropologie tant du point de vue de sa méthode que de son projet. Pour ce qui est de la méthode, M. Godelier décrit avec minutie la progression du parcours d’enquête : les techniques employées, l’observation participante, la manière de s’intégrer dans le groupe, l’apprentissage de la langue, l’observation thématique. La comparaison constitue pour lui le lien entre l’anthropologie en tant qu’analyse des données du terrain et l’anthropologie en tant que projet de connaissance de l’humain. C’est le dernier chapitre qui offre des résultats on ne peut plus descriptifs de ce qu’il nomme « la nature humaine ». L’auteur y relève cinq caractéristiques de l’humain : « cinq sortes de contraintes dont dépend toute existence humaine sont les préconditions transhistoriques […] qui constitue le socle invariant de la nature humaine, un socle indissolublement à la fois biologique […], social et culturel » (p. 97).

Que l’anthropologue choisisse de travailler au sein de sa propre société ou ailleurs, il devra suspendre pour un temps ses propres représentations et croyances pour accéder à celles des autres, sans toutefois s’y confondre. En effet, ce décentrement, rappelle l’auteur, a pour but de « comprendre les autres », leurs catégories, et non pas de « devenir comme les autres » (p. 42). Mais ce décentrement ne consiste pas seulement en un décalage intellectuel d’ordre technique qui servirait le seul moment du travail de terrain. C’est aussi une précondition à l’engagement. Celui-ci vise selon M. Godelier à « aider à ce que certains changements soient possibles, qu’une certaine évolution soit admise par la société et reconnue par l’Etat français » (p. 67). Deux sujets sont traités à la lumière de cette définition de l’engagement de l’anthropologue : la famille et la parenté, d’une part, et les représentations de la mort, d’autre part. A partir de son propre terrain et de croisements avec la littérature, l’auteur en arrive à dégager des invariants. Par exemple, ce sont les « fonctions universelles de la parentalité » qui lui permettent de comprendre les ressorts -et d’être en faveur- du mariage homosexuel en France. C’est aussi l’étude des représentations et des pratiques associées à la mort dans de nombreuses sociétés qui l’amènent à montrer l’importance de l’accompagnement des personnes âgées ou en soins palliatifs. De fait, l’engagement semble être doublement circonscrit ici dans des limites géographiques mais aussi temporelles.

Ce constat amène à s’interroger sur l’amplitude temporelle de l’engagement ainsi délimité. En effet, l’on note que M. Godelier présente l’engagement comme survenant dans un second temps après le décentrement. Cela laisse implicitement penser que décentrement et engagement constituent deux étapes distinctes et successives du parcours anthropologique. L’on peut s’interroger sur la faisabilité d’une telle distinction.

L’auteur souligne par ailleurs le caractère quasi objectif de l’observation et de la description : les connaissances produites par l’anthropologue, dès lors que la méthode est convenablement suivie, « se rapprochent de ce qu’on pourrait appeler une connaissance « objective » des réalités sociologiques et historiques produites et vécues par d’autres que soi » (p. 49). Mais comment se peut-il que cet idéel, magistrale démonstration établie par l’auteur lui-même voici quelques décennies déjà et qui joue un si grand rôle dans les pratiques sociales des humains, occupe si peu de place dans celles des anthropologues[i] ? M. Godelier le soutient lui-même : « rien ne distingue un anthropologue des autres mortels » (p. 38). Pourtant, celui-ci est soigneusement exclu des analyses. L’on peut donc regretter que l’auteur n’aie pas traité de l’impact de cette caractéristique humaine dans le travail même de l’anthropologue.

En tout état de cause, ce petit livre d’entretiens constitue une excellente initiation à l’anthropologie pour le large public et un utile support de cours pour les étudiants.

Maurice Godelier et Michel Lussault, La pratique de l'anthropologie. Du décentrement à l'engagement, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 2016, 102 p.

 

 

[i] M. Godelier, L'Idéel et le matériel : pensée, économies, sociétés, Paris, Fayard, 1989.

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