Culture et Religion

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Haoues Seniguer est Maître de conférences en science politique à Sciences Po Lyon - Chercheur au laboratoire Triangle, UMR 5206, Lyon. Il est coauteur de « Spiritualités et engagements dans la cité »  (Ed. Bord de l’eau, 2018).

François Burgat ou la tentation culturaliste


 
 
F. Burgat revient dans son dernier livre sur l’itinéraire qui l’a conduit, depuis sa jeunesse, à découvrir plusieurs pays du monde arabe et à effectuer un long cheminement académique dans le questionnement incessant de l’objet « islamisme ». H. Seniguer livre ici la thèse centrale de l’auteur tout en indiquant le coût épistémologique de son intuition première : la dissolution dans le déploiement historique de la séquence postcoloniale des sociétés de la rive sud de la Méditerranée, l’autonomie du religieux et la responsabilité aux acteurs.

Une longue expérience de terrain

L’ouvrage de F. Burgat est à mi-chemin entre l’autobiographie et l’analyse des courants islamistes qu’il étudie de près depuis presque quarante ans. Il revient sur l’origine de son intérêt de plus en plus passionné pour le monde arabe majoritairement musulman, les conditions dans lesquelles il a effectué ses différentes missions à l’étranger, et la manière dont il a été amené à étudier l’islamisme.

Sa longue expérience dans une grande partie de cette région du monde, mais aussi dans d’autres contrées, est fascinante à plus d’un titre. Toutefois, tout ne se vaut pas au niveau du contenu : convaincant lorsqu’il tient compte de la variable contextuelle, il l’est nettement moins quand l’analyse devient justification.

La tentation culturaliste

L’un des premiers enseignements que l’on tire de ce texte, est que François Burgat n’exprime aucune rupture par rapport à ses écrits précédents. Il reprend quasi trait pour trait, la thèse exposée naguère. Il se contente simplement de la confronter aux questions très contemporaines relatives à la radicalisation ou au terrorisme. Sa thèse fondamentale consiste à ne pas réduire l’islamisme à un courant politique en le présentant avant tout comme un mouvement social de nature identitaire. Il attribue son émergence et son ancrage sociopolitique dans les sociétés majoritairement musulmanes au fait que le discours de ses leaders et militants offrirait une dimension « endogène ». Il serait ainsi plus « authentique » que d’autres discours, celui de la gauche par exemple.

Le politiste distingue dans l’histoire de l’islamisme trois moments clés : 1) Celui de sa montée en puissance, à partir des années 1960, avec ce qu’il appelle le « parler musulman » « dans les sociétés de la périphérie musulmane de l’Europe », dont « de larges composantes » auraient eu « la propension (…) à réhabiliter, dans l’espace social comme dans celui de la compétition politique, un lexique un temps occulté » ; F. Burgat précise que « la domination coloniale » aurait « marginalisé, indigénisé ou folklorisé la culture des vaincus », provoquant, en retour, à la fin de la parenthèse coloniale justement, une volonté de renouer avec l’islam. 2) Le moment de « la reconquête » de la vox populi, « contre les élites nationalistes perçues comme étant acquises à l’univers symbolique du colonisateur ». F. Burgat estime, fût-ce implicitement, que « les élites nationalistes » n’auraient pas été assez musulmanes ou suffisamment entreprenantes dans le rétablissement de normes publiques plus en phase avec l’islam antérieur à l’époque coloniale. 3) Le moment où l’islamisme aurait, face à l’émergence de courants violents, fait la preuve de sa capacité à exprimer « l’universel » et à s’inscrire dans une démarche profondément légaliste.

Une diversité des sociétés arabes niée

Trois points peuvent être mis en débat : 1) Jamais, y compris sous la colonisation, l’islam n’a véritablement été « occulté » ou combattu pour ce qu’il était ; la persistance d’un code de statut personnel très conservateur en est l’une des preuves les plus éclatantes, à côté de la vitalité des associations religieuses. D’autre part, si on lit bien F. Burgat, l’islam serait « toute » la culture arabe : la diversité culturelle interne aux sociétés majoritairement musulmanes est comme niée. 2), En quoi les cultures locales séculaires, implantées bien avant l’avènement de l’islam, seraient-elles moins endogènes que ce dernier ? 3) Le chercheur semble attribuer aux islamistes la capacité exclusive à renouer efficacement avec la séquence culturelle et/ou religieuse d’avant la colonisation ; ce qui relève d’une attitude culturaliste et essentialiste. En effet, il présente les islamistes en quelque sorte comme les figures tutélaires de la lutte contre l’hégémonisme occidental dans le monde arabe majoritairement musulman. Pourquoi ? Parce que, selon lui et de façon on ne peut plus tacite, ceux-là reviendraient à un islam supposé originel, qui aurait été beaucoup plus normé avant la séquence coloniale qui l’aurait justement déformé ou marginalisé. En outre, pour François Burgat, il n’y a ni radicalisation de l’islam, comme le soutiendrait Gilles Kepel, ni islamisation de la radicalité, comme le martèle Olivier Roy. Pour lui, la violence qui s’exprime au nom de l’islam, relèverait davantage de « la radicalisation politique », précédant ainsi toujours la radicalisation religieuse. Ce choix analytique a évidemment des conséquences au plan épistémologique. Il comporte un risque qui est aussi, à notre sens, un biais profond : non seulement il nie toute autonomie du religieux, et sa capacité à informer des représentations du monde potentiellement motrices d’attitudes ; mais pis, il prive les acteurs sociaux de leur autonomie de sujets.

Autre point de divergence : les islamistes, radicaux ou légalistes, seraient toujours les victimes des régimes autoritaires arabes, des politiques nationales islamophobes, et/ou d’un ordre international inique dominé par les Etats-Unis et l’Europe de l’Ouest.

Penchant déterministe et explication mono-causale

Selon F. Burgat, le recours à la violence s’imposerait aux islamistes, qui n’auraient jamais d’autre choix que d’y répondre de la même manière. Pour illustrer ce point de vue, il aime à citer deux exemples : celui de l’Algérie, désormais ancien, à l’époque du Front Islamique du Salut (FIS) et de la guerre civile qui survint de sa confrontation au régime des militaires au début des années 1990 ; l’autre, plus récent, les révoltes en Syrie de 2011 et la répression du régime de Bachar al-Assad. Dans les deux cas, tous les exemples mobilisés sont destinés à montrer que la violence absolue viendrait du centre, c’est-à-dire de l’État et des forces de sécurité, sans à aucun moment pointer simultanément le choix parfois délibéré, conscient, et par conséquent idéologique, des islamistes, qui décident de s’engager dans la violence armée ou révolutionnaire. Le politiste préfère systématiquementimputer exclusivement (…) « aux régimes autoritaires ou occidentaux, alors que la sociologie la plus élémentaire montre que la violence est aussi relationnelle que partagée, et que l’acteur social effectue toujours des choix à la fois en fonction du contexte et de ses propres dispositions.

Des faits tronqués

Pour prouver que le régime Assad est intrinsèquement mauvais et seul responsable du chaos actuel, que le fait islamique sunnite en Syrie est malmené depuis longtemps, F. Burgat rapporte une anecdote qui traduit à elle seule notre reproche concernant ses ornières idéologiques. Il écrit : « « Lorsque, à peine arrivé à Damas, je salue un de mes collaborateurs de l’Ifpo d’un « salam aleikum » que je pense être de circonstance, la vivacité avec laquelle il me reprend (« Non ! pas salam, pas salam, je suis chrétien moi ») me laisse sans voix » (p. 156). Ce qu’ignore ou feint d’ignorer l’auteur, c’est que des musulmans, en effet, n’ont pas attendu la stratégie de « confessionnalisation » du régime Assad pour patrimonialiser ou privatiser le « salam aleikum » pour le réserver aux seuls musulmans. Dans des traditions attribuées au prophète de l’islam Muhammad, auxquelles des musulmans accordent crédit, il est exigé d’eux qu’ils ne rendent de telles salutations pleines qu’à leurs seuls et uniques coreligionnaires, et qu’ils se contentent, pour les autres, de répondre par un : « wa aleikum ».

L’auteur tronque parfois la réalité pour confirmer que l’islamisme serait vraiment et totalement acquis à la démocratie et aux vertus du libéralisme. Il explique ainsi que le leader tunisien du mouvement islamiste Ennahda, R. al-Ghannouchi, aurait contribué « de façon décisive à l’adoption de la Constitution la plus démocratique et laïque du monde arabe » (p. 292), ignorant, ou feignant d’ignorer, que le courant islamiste tunisien, précisément, avait initialement fait d’autres choix constitutionnels, beaucoup plus conservateurs.

Pour autant, le spécialiste du monde arabe évoque à juste titre les incompréhensions ou les malentendus regrettables, voire mortifères, qui structurent les relations de l’Europe de l’Ouest et de l’Amérique du nord, avec la rive sud et est de la Méditerranée, sur la base d’une perception hostile à l’islam et aux musulmans en général, et à l’islamisme en particulier. Il déplore que ce courant soit systématiquement réduit à sa face la plus violente, et que l’islam, en France, suscite méfiance et stigmatisation dès lors qu’il est visible.

Quelques erreurs sont à relever : Dans une note infrapaginale (n°15, p. 111), F. Burgat affirme que le parti de la justice et du développement marocain a été « fondé dans les années 1960 par Abdelkrim al-Khatib ». Le politiste confond manifestement le MPDC (Mouvement Populaire Démocratique Constitutionnel) fondé par ce dernier en 1967 ; le PJD quant à lui est né en 1997 d’une fusion du Mouvement Unicité et Réforme (MUR) et du MPDC. Par ailleurs, contrairement à ce qu’affirme l’auteur, « les islamistes du mouvement Unité et réforme » (sic) ne sont pas « tous issus de la mouvance radicale de la Chabiba Islamiya ».

Les dernières critiques que nous pourrions formuler à l’égard du politiste, est d’avoir complètement négligé l’Afrique subsaharienne et l’Asie dans ses travaux sur le fait islamiste/islamique. Probablement sans le vouloir, ce dernier perpétue le préjugé selon lequel l’islam ou l’islamisme aurait un lien unique et absolu avec l’arabité. 

François Burgat, Comprendre l’islam politique : une trajectoire de recherche sur l’altérité islamiste, 1973-2016, Paris, La Découverte, 2016, 310 p.

 

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