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Mohamed–Sghir Janjar est anthropologue. Parmi ses dernières publications :  «La place des livres dans une société à faible littératie » in Le tissu de nos singularités : vivre ensemble au Maroc, (En toutes Lettres, 2016) et « Religion et modernité dans le contexte de la mondialisation et la diversification des processus de sécularisation » in De la modernité aux modernités, Ed. Académie du Royaume du Maroc, 2017.

Editorial

 
 
On peut penser que le nouveau contexte socio-économique et les impératifs de développement humain et de modernisation des sociétés, rendraient la demande de réforme du droit successoral aussi bien légitime qu’évidente. Pourtant les réactions négatives qu’un tel projet suscite en Tunisie comme au Maroc dans certains milieux, réaffirment la nécessité de la pédagogie et le devoir de vulgarisation des réflexions de ces intellectuels qui, n’ont cessé d’innover dans l’approche des faits islamiques, la contextualisation de l’héritage religieux et l’interprétation des sources de l’islam.

Le débat sur l’égalité successorale et la fin de la discrimination dont les femmes sont encore victimes, a été réactivé une nouvelle fois au Maghreb. Fidèle à sa vocation maghrébine et son engagement à instruire et éclairer les débats publics, Prologues revient dans un dossier spécial sur cette question après l’avoir traitée voici près d’une dizaine d’années (voir : n°38/2008).

En fait, cela fait près d’un siècle que des clercs réformateurs comme Tahar Haddad, des sociologues, des juristes ou des islamologues attirent notre attention sur l’inadéquation grandissante de la norme en vigueur à la réalité de sociétés musulmanes en pleine mutation.

Le sociologue Charles Kurzman avait regroupé certains des auteurs de ces nouvelles réflexions dans ce qu’il a appelé « Liberal Islam » (1998). Ce sont des centaines de penseurs à travers toute l'ère de l’islam, de l’Indonésie au Maroc et au-delà, qui œuvrent, depuis des décennies, pour réconcilier la conscience des musulmans avec les transformations que connaissent leurs structures sociales et leurs modes d’être dans un monde moderne globalisé.

Face aux défis qu’affrontent leurs sociétés depuis plus de deux siècles, les réponses varient en fonction de trois courants de pensée majeurs selon la typologie de Kurzman. Le courant traditionnel et coutumier qui, durant des siècles, s’est contenté d’ajuster les grands principes de l’islam avec les traditions et coutumes locales. Il correspondait mieux à la logique de l’empire qui, contrairement à l’Etat-nation moderne, se souciait peu de l’homogénéité religieuse de ses sujets. Prisonnier de la reproduction indéfinie d’une religiosité populaire locale, l’islam dit traditionnel s’est trouvé dans l’incapacité de répondre à la crise de conscience que provoqua en terre d’islam le choc de la modernité et l’avènement de l’Etat moderne. Il s’est vite résigné à laisser la place au second courant dit de « Réveil islamique »(al-sahwa al-islamiya) dans ses différents expressions (réformistes, salafistes, fondamentalistes, etc.) Mais si ce dernier s’est révélé efficace en matière de mobilisation politique des masses, il n’a pas réussi pour autant à dépasser son littéralisme pour élaborer une pensée théologique en adéquation avec le moment moderne des musulmans.

Quant au courant libéral dont nous reproduisons ici quelques textes consacrés à la question du droit successoral en islam, il est honni par les idéologues du « Réveil islamique » et marginalisé par les Etats qui lui refusent l’accès aux systèmes éducatifs et aux instances religieuses officielles. Il constitue pourtant le seul recours crédible pour une conscience islamique perplexe. Contrairement à un modernisme technocratique et autoritaire, la pensée islamique libérale croit en un humanisme coranique universaliste resté trop longtemps enfouie sous les lectures sclérosées étrangères aux contextes des musulmans contemporains. Il considère aussi qu’une tradition religieuse aussi grande soit-elle ne pourra jamais s’épanouir et se renforcer en déconnexion avec les sciences et savoirs de son temps. De même qu’il fait sien le postulat selon lequel le sens d’un texte religieux n’a rien d’une marque déposée au nom des ancêtres (salaf), car le Coran, comme tout texte fondateur, sera toujours le buisson ardent de significations nouvelles et inédites tant qu’existeront des hommes et des femmes qui le lisent, le méditent et le questionnent.

M. S. Janjar, directeur de publication et de rédaction

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