Culture et Religion

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Kenza Sefrioui est journaliste culturelle et critique littéraire. Elle a publié Souffles (1966-1973), espoirs de révolution culturelle au Maroc (Editions du Sirocco, prix Grand Atlas 2013) et Le livre à l’épreuve, les failles de la chaîne au Maroc (En toutes lettres, 2017).

Editions arabes: une évolution à plusieurs rythmes


 
 
L’histoire de l’édition dans les différents pays arabes, décrit une activité culturelle tardive ayant joué le rôle d’incubateur de la Nahda (Renaissance culturelle arabe), et dont la genèse s’est faite sur plus de deux siècles, d’abord au « centre » (Liban, Syrie, Egypte) puis à la périphérie (Maghreb et pays du Golfe). Quant à sa sociologie, elle fait apparaitre un univers chaotique qui peine à se structurer et qui, au seuil de l’ère numérique, semble traversé par deux dynamiques contradictoires : d’un côté, l’éclatement qu’impose la logique des marchés nationaux cloisonnés. De l’autre, l’émergence de lectorats qui n’ont jamais été aussi importants, en raison notamment d’un nouveau panarabisme culturel favorisé par l’essor des moyens de communication moderne.

C’est un monde complexe et fragmenté que brossent les auteurs de cet ouvrage collectif, dirigé par l’écrivain et professeur libanais Charif Majdalani et l’anthropologue français Franck Mermier. Regards sur l’édition dans le monde arabe(1) rassemble les contributions de onze chercheurs, anthropologues, historiens, spécialistes des sciences de l’information et éditeurs de France, d’Égypte, du Liban et de Jordanie. Une première partie historique s’attache aux deux principaux pôles éditoriaux, le Liban et l’Égypte. La seconde se penche sur les pratiques de lecture et d’écriture, tandis que la dernière dresse un état des lieux par pays. On regrettera la marginalité du Maghreb dans cet ensemble, puisqu’un seul article porte sur le Maroc, contre seize articles sur les Proche et Moyen Orient ainsi que le Golfe. On regrettera aussi que certains articles sur des sujets comme le livre numérique, dont le rythme d’évolution est très rapide, n’aient pas fait l’objet d’une actualisation. Mais, précise Charif Majdalani dans l’avant-propos, l’objectif de ce livre est surtout de saisir les modalités du métier d’éditeur et les représentations symboliques liées au livre et à la lecture (plaisir, savoir, libération, etc.) « Comme ces représentations ne sont pas près de changer, leur compréhension pourrait permettre de savoir d’où proviennent certains des grands problèmes du monde arabe, et davantage encore de quelle manière aborder demain les indispensables réformes sociales, culturelles qui devraient ouvrir la voie à un renouveau de cette partie du monde. » (p. 7)

Ce qui ressort de cet ouvrage, c’est d’abord la diversité des situations décrites dans chaque chapitre. « L’histoire de l’édition n’est jamais semblable d’un pays à l’autre », remarque Charif Majdalani (p. 6). De fait, dans le monde arabe, cette histoire s’est faite en plusieurs étapes, étalées sur un temps long. Si la première imprimerie a été introduite au Liban par les moines de Saint-Antoine de Qazhayya en 1585, ce n’est qu’en 1948 que le Koweït a accueilli ses premières presses. Les auteurs relèvent par ailleurs des situations très diverses d’un pays à l’autre : crises politiques, guerres comme au Yémen, en Irak puis en Syrie, développement économique dans les pays du Golfe, etc. La question qui sous-tend l’ouvrage est celle de la cohérence du monde arabe, par-delà la multiplicité des histoires et des contextes sociaux, politiques, économiques et culturels.

Ce qui semble commun à l’ensemble de la région étudiée, c’est surtout les résistances et les obstacles d’abord à l’adoption de l’imprimerie, puis à l’édition et à la diffusion du livre. Dans chaque contexte particulier, chacun des auteurs est amené à décrire les entraves à l’épanouissement de ce domaine qui a toujours été largement contrôlé par l’État. L’ensemble forme un panorama énumérant les archaïsmes d’un secteur du livre qui peine à se professionnaliser et à sortir de l’informel, les tares structurelles comme l’analphabétisme et l’échec de la massification de l’enseignement, la faiblesse du pouvoir d’achat, le poids de la censure. Plusieurs chapitres portent sur les pratiques de lecture, notamment celles des jeunes au Liban et en Syrie. Samar Samaan Haddad évoque les cercles de lecture en Syrie, Abdel Hakim Al Husban s’intéresse aux clientèles respectives des librairies et des étals des trottoirs en Jordanie, Maud Stephan-Hachem décrypte les pratiques des jeunes étudiants libanais. L’image globale est une multiplicité de pratiques, très variables en fonction du milieu social voire confessionnel, et des usages linguistiques.

Un marché arabe éclaté

Une des questions les plus stimulantes soulevées par plusieurs auteurs est justement celui celle de la langue d’écriture. Compte tenu des situations de diglossie, il y a une tension entre la volonté de produire des livres s’adressant à un marché national en cours d’autonomisation par rapport aux pôles historiques qu’ont été Le Caire et Beyrouth, et la nécessité économique d’être exportable dans l’ensemble du monde arabe. Mathilde Chèvre, qui étudie le sujet à partir des productions en littérature jeunesse, énumère, dans « Lire le livre, quelle langue écrire pour que les enfants aiment lire ? », les choix allant de l’écriture en arabe dialectal à l’écriture construisant des passerelles entre la langue littéraire et la langue parlée.

Il est aussi question des relations de pouvoir entre les différents pays arabes. Les auteurs rappellent les enjeux de domination et d’autonomie qui se sont fait jour entre les sous-espaces culturels arabes, enjeux à la lumière desquels ils interrogent les modalités du marché du livre panarabe. Franck Mermier revient sur l’émergence d’un polycentrisme éditorial et souligne l’organisation d’un calendrier des foires du monde arabe, seules occasions de prendre connaissance des productions des autres pays et de pratiquer coéditions et échanges de droits, compte-tenu de l’absence d’un véritable circuit de distribution du livre dans la région. Dans « L’édition dans les pays du Conseil de coopération du Golfe et en Irak », il souligne que la diplomatie culturelle du Golfe est « inversement proportionnelle à l’importance de la production éditoriale de ces pays et à sa capacité de diffusion hors de leurs frontières » (p. 202).

Dans ce panorama relativement sombre, plusieurs facteurs s’avèrent cependant positifs. D’abord l’éclosion d’un secteur du livre jeunesse dynamique et très créatif, tant au niveau de la forme que du contenu : on considère désormais les enfants non pas comme un public à instruire, mais comme des sensibilités à éveiller, estime Mathilde Chèvre. De même, l’apparition de genres comme la littérature pour adolescents, ou l’écriture autobiographique, et bien sûr la consécration du genre romanesque, vont dans le sens d’une affirmation de sensibilités individuelles. D’autre part, plusieurs pays ont fait des efforts, depuis les années 2000, pour adopter des lois sur la propriété intellectuelle, ce qui devrait faire reculer le piratage et soutenir la structuration du marché, dont la dimension internationale s’affirme par le biais de prix littéraires et d’instances de traduction. Enfin les évolutions technologiques liées au livre électronique, si embryonnaires soit-elles, sont porteuses de promesses d’une meilleure circulation des livres et des idées, le numérique et les réseaux sociaux venant en appui au livre papier. Reste à réfléchir, plaide Maud Stephan-Hachem, dans « Portraits de lecteurs », à une meilleure offre en arabe, et à un modèle économique qui, sans bafouer le droit d’auteur, donne accès à tous à la culture.

Au final, la situation actuelle va dans le sens, estime Franck Mermier dans « Le livre dans l’espace arabe », d’un « nouveau panarabisme culturel, très éloigné de celui en faillite du nationalisme arabe, et qui combine différents horizons de référence, du local au global, dans une langue arabe de plus en plus affranchie » (p. 26). Reste à en explorer les multiples possibilités…

 

(1) Regards sur l’édition dans le monde arabe ss. dir. Charif Majdalani et Franck Mermier, Karthala, mai 2016, 306 p., 24 € / 310 DH

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