Histoire

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Khalid Najab est psychanalyste. Il anime un Séminaire de psychanalyse à la Fondation du Roi Abdul-Aziz à Casablanca.

De quoi Luther est-il le nom ?

 
 
Que fête-t-on au juste avec le cinq centième anniversaire Luther ? En quoi Luther intéresse-t-il la modernité ? En quoi peut-il être dit marquer quelque aspect de la subjectivité contemporaine ? Quels sont les enjeux que le nom de Luther sténographie ? C’est à ces questions que tente de répondre la lecture psychanalytique de Khalid Najab, à partir de la biographie de Luther publiée récemment par Marc Lienhard

Une publication qui fait événement

Le 31 octobre 1517, Luther rend publiques ses thèses sur les Indulgences. Elles auraient été affichées le jour même sur les portes de l’université de Wittenberg. Le sûr est qu’elles ont été rapidement diffusées et connues à travers toute l’Allemagne et l’Europe, qu’elles ont emporté l’adhésion des uns et suscité la réprobation d’autres. D’emblée, on prend parti, et de manière tranchée. Avec cette publication, nous assistons à un acte qui va marquer la géopolitique de l’Europe et le monde de la chrétienté.

Le mouvement va vite dépasser les intentions de Luther et donner naissance à ce qu’on a appelé la Réformation. Très vite, s’installe une rupture avec l’Eglise de Rome, une division de la chrétienté. La Contre-Réforme que Rome met en marche ne réussit qu’à cantonner les effets de propagation du luthérianisme.

Le solde de l’opération ? Un schisme définitivement installé au cœur de la chrétienté, qui va partager l’Eglise et l’Europe en deux et entraîner, dans certains pays, une guerre des religions. Dans certains cas, la radicalisation des positions s’exprimera par des violences iconoclastes, où les guerres de religion préféreront ne pas avouer leurs raisons et mettront en avant des enjeux politiques ou territoriaux.

Un événement qui déploie ses effets sur différents registres

Une brève vue en survol permet de prendre acte de la diversité des registres où l’événement Luther déploie ses effets. D’abord le registre théologique, mais dont la chaîne des conséquences est autant institutionnelle que politique.

En matière théologique, Luther ne reconnaît qu’une seule autorité, celle des Saintes Ecritures, la seule qui puisse prévaloir et qui se situe au-delà de toute autre. C’est au nom de cette Autorité qu’il dénonce les autres comme autant de semblants, de faux prétendants qui veulent indument s’arroger l’Autorité de l’Ecriture. Seule autorité légitime, et principe d’ « illégitimation » des autres, qui se trouvent à ses yeux démonétisées.

Se produit comme une hystérisation, qui va entraîner une mise en cause, une contestation généralisée des « saintes autorités ». C’est d’abord le Pape (le champ de son pouvoir, son autorité théologique,son infaillibilité, ses prétendus pouvoirs d’intercession). C’est ensuite les Conciles.L’Eglise et le Pape peuvent se tromper. Ils ne détiennent pas la vérité sur le sens des Ecritures.Ce sont enfin les théologiens, la scolastique, à quelques rares exceptions : Saint Augustin, Saint Bernard de Clairvaux et quelques figures de la mystique rhénane.

Il ne reconnaît à l’Eglise et au pape qu’un pouvoir temporel. Ces derniers ne peuvent intercéder pour l’au-delà. La grâce de Dieu ne se monnaie pas ; et l’Eglise n’a nul pouvoir pour remettre la faute et les pénitences, sinon les pénitences terrestres. Nul pouvoir d’intercéder pour l’au-delà, nul pouvoir sur l’au-delà.

Leprincipe théologico-politique d’où tout le reste découle : la mise en cause de l’autorité de l’Eglise se traduit par une perte de légitimité du pouvoir du Pape et du pouvoir de l’Eglise. Une séparation d’avec l’Eglise de Rome et une indépendance vis-à-vis de celle-ci. Cette indépendance aura des effets économiques et patrimoniaux immédiats puisque les seigneurs vont reprendre les biens qu’ils avaient accordés à l’Eglise.

Au sein de l’Empire de Charles Quint un nouveau principe : le peuple suit la religion de son prince. Un renversement inouï de la hiérarchie jusque-là établie entre le pouvoir religieux et celui temporel. Ici, l’autorité civile l’emporte sur l’autorité religieuse. Du même mouvement, le principe est acquis d’une cohabitation entre différentes confessions, qui suppose la liberté de conscience.

Le mouvement de Réforme va se traduire donc par la mise en place d’une Eglise d’un autre type, l’Eglise réformée va être une église sécularisée. Une Eglise non seulement indépendante de Rome, avec un clergé sécularisé, la fermeture des couvents, le mariage des prêtres, la réduction des sacrements et des rites religieux. Les autorités civiles auront droit de regard sur la gestion des églises. Là encore, s’applique le renversement de la hiérarchie des pouvoirs : le pouvoir temporel a désormais droit de regard sur les représentants de l’ordre spirituel, et non l’inverse.

Raisons du succès d’une Réforme qui s’ignorait

Le plus surprenant est que Luther n’entendait nullement défier l’Eglise, ni en sortir, ni rompre avec le Pape. Il envisageait encore moins une quelconque réforme. A l’évidence, les choses lui ont échappé et ont été au-delà de ce qui était visé. Au-delà aussi de ce qui pouvait en être attendu.

Avant le mouvement initié par Luther, des contestations ont eu lieu, les demandes de réforme de l’Eglise n’ont pas manqué. Elles se sont, à chaque fois, soldé par un échec. Pourquoi l’action de Luther a-t-elle échappé au même sort ? A quoi tient donc le destin singulier qu’elle a connu ?Plusieurs raison explique le sort particulier de la réforme lutherienne.

Premier point à noter, la réaction de l’Eglise. Par sa réponse même, par son intransigeance, par l’importance accordée à la publication de ces thèses, elle en a fait un acte politique qui la contestait et la mettait en cause.

En effet, l’Eglise de Rome, par sa réaction, avait déplacé le problème et fait d’une demande de débat théologique une contestation politique. Le problème eût pu rester enclos dans le champ universitaire. Il eût donné lieu alors à l’une de ces querelles byzantines, qui s’étirent en long entre universitaires et théologiens. Il eût pris place à côté de tant d’autres questions d’école, sans conséquence politique ou institutionnelle.

La réaction de l’Eglise déplace la demande de Luther du champ universitaire au champ politique. C’est elle qui le sanctionne comme acte politique, et le constitue comme tel.

Aussi l’affaire des Indulgences s’inscrivait-elle dans un contexte d’épidémies et de guerres qui décimaient dangereusement les populations. Les gens ne craignaient pas seulement de mourir ; ils craignaient les perspectives de châtiments, que l’Enfer et le Purgatoire leur promettaient. C’est sur cette peur que se fondait le très lucratif commerce des Indulgences, sensées racheter les fautes et épargner les pénitences. D’où l’effet libérateur du discours d’un prêtre, docteur en théologie, reconnu très savant et très pieux, qui leur délivre le message suivant : c’est Dieu qui vous libère par sa Grâce et vous remet de vos fautes et vos péchés pour peu que vous soyez dans vos cœurs sincèrement contrits et repentants.  Nul besoin d’œuvres, nul besoin d’intercesseur.

Il y a tout lieu de penser que le succès des thèses de Luther et leur rapide diffusion dans toute l’Allemagne et au-delà vient d’abord de l’effet libérateur d’un tel message, au sens où il libérait des hommes, en partie, de leur peur.

Il y a aussi, la demande d’une relation plus spirituelle, plus mystique à la religion. On voit se multiplier les demandes en ce sens, comme les mouvements mystiques. La position de Luther qui témoignait d’abord d‘une expérience subjective et invitait à une relation plus personnelle et plus spirituelle avec le message divin, constituait une réponse plus adaptée que celle de l’Eglise.

Sur les deux registres de l’apaisement d’une peur que l’Eglise avivait et d’une réponse à une demande de spiritualité qui ne trouvait pas de chemin, le message de Luther avait tout pour séduire. D’où une ample et rapide diffusion de ses thèses.

Le développement des villes et des activités de commerce s’accompagnait de l’émergence de nouvelles puissances bourgeoises qui aspiraient à une plus grande indépendance et une puissance politique. Le message de Luther répondait à ces nouvelles aspirations de liberté et d’indépendance. Les villes et les bourgeois allaient de plus pouvoir se soustraire à l’impôt. Les seigneurs allaient se libérer de la pression fiscale et reprendre les biens accordés à l’Eglise. Ils allaient surtout se libérer de la tutelle politique des autorités ecclésiastiques.

Deux faits majeurs allaient faciliter l’accueil des thèses de Luther et leur rapide propagation. L’époque, de la Renaissante florissante, où l’enseignement des humanités se développe et favorise un renouvellement de la relation du sujet au texte. Même les saintes Ecritures sont scrutées à la lumière de la philologie. On ne se réfère plus à ce que dit le théologien ou l’Eglise, on se réfère à la lettre, aux différentes versions, etc. Ce changement du rapport à la lettre est essentiel. Il permettait un accueil favorable par l'ensemble des grands penseurs et esprits de l’époque. C’est le cas d’Erasme, même si celui-ci refuse de prendre position. C’est le cas de Thomas More auquel Erasme envoie immédiatement les textes de Luther.

Par ailleurs, l’imprimerie allait assurer, avec l’impression des œuvres de Luther, leur diffusion sur toute l’Allemagne et au-delà des frontières de celle-ci.

L’acte de luther

L’autre face du geste fondateur de Luther, c’est son acte. Le geste de Luther part d’abord d’un mouvement personnel, il s’inscrit dans le prolongement d’une expérience subjective. On note, dans l’histoire personnelle comme sociale et théologique : de Luther, un tournant décisif. Celui autour duquel la pensée et la vie de Luther vont basculer, ce qui lui sert de point d’Archimède pour soulever tout l’édifice théologique : le « Dieu Juge », dont parlent les Evangiles, n’est pas le Dieu qui condamne et sanctionne, le Dieu qui punit. C’est le Dieu juste, qui accorde la justice et la Grâce.

Tout bascule à partir de là. Le salut du chrétien, celui du fidèle ne réside pas dans les œuvres, dans les bonnes actions. Il ne dépend pas d’un prêtre ou de quelque intercesseur, fût-ce l’Eglise. Le seul Autre dont mon salut dépend, c’est Dieu, qui dans sa grâce m’accorde la remise pleine et entière de la pénitence et de la faute : « N’importe quel chrétien vraiment repentant a pleine rémission de la peine et de la faute, même sans lettre d’indulgence » (thèse 36).

La Grâce de Dieu, l’Autre ne veut pas ma mort ; il ne veut pas ma perte. Mais mon salut.« Cette vérité », se révèle à Luther dans la fréquentation assidue des Ecritures, la fréquentation inquiète et angoissée d’une âme en quête de salut, en quête de paix. La « vérité », Luther ne la trouve pas dans l’Eglise, il ne la trouve pas chez les théologiens. La « vérité », il la trouve seul. Dans une lecture personnelle des Ecritures autant qu’une expérience subjective.

Au départ, Luther se réfugie dans l’Eglise. C’est dans l’Eglise qu’il cherche refuge et qu’il essaie de trouver le salut. Jusqu’au moment où il le trouve dans ce nouvel Autre : les saintes Ecritures. L’Autre supposé détenir la vérité a changé : ce n’est plus l’Eglise ; ce n’est plus la parole autorisée de ses ministres. L’Autre contenant le message véridique, c’est l’Ecriture. D’où un nouvel amour, un nouveau rapport au savoir, plus gai. D’où, aussi, un nouveau rapport aux choses du monde.

Dans cette expérience où Luther trouve la paix, c’est d’une transmutation subjective qu’il s’agit. La figure inquiète, angoissée qui s’épuisait à chercher repentance dans les jeûnes et les privations, se métamorphose en la figure d’un bon vivant, d’un esprit acéré et sûr de lui qui n’hésite pas à pourfendre toute thèse qui lui paraît aller contre la vérité des Ecritures. Il est passé à un autre rapport au savoir.

Il se défroque, se marie sans cesser d’être prêtre et théologien, non en reniant ses convictions, mais en les affirmant avec plus d’autorité encore. Il continue d’enseigner et de prêcher. Il publie et s’active pour la nouvelle cause. Plus que jamais.

Cette mutation subjective emporte un effet de libération remarquable : l’âme inquiète a laissé place à un homme qui ne cède pas sur son désir, ni sur ses convictions, mais les assume. Désormais, il ne cédera plus sur la cause qu’il défend.C’est fort de cette intime conviction qu’il relit et repense toute la théologie, qu’il fonde la réformation de l’Eglise.

Bien sûr, Luther est le nom de cet événement qui a fait date, et rupture dans la chrétienté. Il est le nom du schisme, qui a fait place au protestantisme et à son éthique. Pourtant ! A se fier aux registres baptimaux, le nom de Luther ne figure nulle part. Il n’existe aucun Luther.  Le 10 novembre 1483 enregistre seulement la naissance de Martin Luder.

Luther, lui, naît – non le 10 novembre 1483 – mais le 31 octobre 1517. Il naît le jour où il publie ses thèses et les adresse à l’archevêque de Mayence. Ce jour-là, il signe « Luther » : « Celui qui est libre ». Luther est né ! Et c’est sous ce nom qu’il sera désormais connu, adulé ou honni.

Luther est l’enfant d’un acte, par lequel s’est affirmé un homme de désir. Luther, c’est enfin le nom de celui qui, face au représentant du pape qui lui demandait de rétracter des thèses déclarées « hérétiques », s’y refuse. Il s’y refuse, quitte à tout risquer : ses jours, et avec son excommunication, l’au-delà. Il s’y refuse. Non pour l’honneur. Non pour la gloire. Mais parce que … « sa conscience ne le lui permettait pas » !

Au-delà de ce qui a fait schisme dans l’aire de la chrétienté, c’est peut-être, là, l’acte de naissance de « la liberté de conscience », l’acte de naissance de l’un des fondements du sujet politique moderne.


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